Antonio Labriola. SOCIALISME ET PHILOSOPHIE. 4 vol. in-18 de

v-262 pages; Giard et Brière, éditeurs, Paris, 1899.

Lorsque parut en 489T la traduction française des deux premiers essais de M. Labriola sur le matérialisme historique, l’œuvre du professeur italien excita un vif sentiment de curiosité et fut longuement discutée dans les grandes revues: il annonçait qu’il fournirait incessamment la preuve de la fécondité de sa théorie; il n’a pas tenu parole et son nouvel ouvrage ne sera pas sans étonner beaucoup de lecteurs. Son point de vue a singulièrement changé; il n’est plus aussi sûr que parle passé de l’importance de la théorie marxiste pour l’étude de l’histoire; il croit qu’elle servira à la science; mais il la considère surtout comme une philosophie du mouvement socialiste actuel (p. 23, p. 51, p. 91).

Le livre est très difficile à lire, parce qu’il est écrit dans une langue très étudiée, souvent familière, parfois presque triviale, toujours très subtile; certaines pages sont aussi difficiles à comprendre qu’une satire de Perse. Le traducteur a fait généralement le mot à mot; mais pour des livres de ce genre le mot à mot est bien des fois voisin du nonsense: on trouve un tas d’expressions bizarres (comme psyché sociale, philosophie de la praxis, finance des âmes, fruits de demi-monde) et bien des phrases qu’on ne peut comprendre qu’en se reportant au texte italien; ainsi on lit page 49: et l’indication de ce qui est faisable est donnée par la condition du prolétariat: et celle-ci peut être appréciée, et mesurée parce qu’il y a la mesure du marxisme comme doctrine progressive».

L’auteur semble avoir été souvent gêné pour exprimer toute sa pensée et c’est pour cela qu’il n’aborde jamais une question avec l’intention d’aller jusqu’au fond et qu’il se contente de formules très abstraites. C’est que depuis quelques années le marxisme est en voie de décomposition, comme dit M. Andler; Monsieur Labriola ne veut pas, comme son collègue et adversaire M. Ferri, aller jusqu’à faire entrer le marxisme, dans l’évolutionnisme moderne; il est extrêmement embarrassé quand il veut exprimer sa manière de voir sur la philosophie première; ce qu’il dit de Y Inconnaissable est peu intelligible (p. 108 et p. 127) et on a quelque peine à savoir ce qu’il entend par la réalité.1

Malgré toutes les précautions prises, ce livre nous apporte beaucoup de thèses qui s’éloignent de ce qu’on est habitué à appeler le marxisme; j’en choisis quelques-unes. Tous les marxistes croyaient, il y a quelques années, que la catastrophe était imminente; mais Monsieur Labriola ne croit pas «la bourgeoisie si près de mourir s (p. 11). —On affirmait que le collectivisme était une solution nécessaire; il rejette cette superstition (p. 202). — On enseignait que le collectivisme serait plus tard remplacé par un communisme absolument pur; «ne serait-il pas utopique de demander que chacun reçoive selon ses besoins». une fois le collectivisme instauré (p. 138)? — Engels avait soutenu bien des fois que si on peut démontrer l’origine historique d’une institution quelconque, on peut affirmer qu’elle disparaîtra; Monsieur Labriola est certain que dans l’avenir le christianisme persistera (p. 181). — Il se moque de «ces marxistes qui passent, sans scrupules et sans hésitation, des conditions économiques aux réflexes idéologiques, comme on traduirait des signes sténographiques» (p. 81). Ces marxistes sont légion. — Pour l’auteur, la sociologie est devenue une psychologie, qui cherche comment les individus répondent aux excitations et emploient la matière de la vie sociale (p. 72 et passim). — On a beaucoup argumenté sur un passage célèbre du Capital où Marx semble dire que dans l’histoire des religions il faut découvrir «le noyau terrestre des conceptions nuageuses des religions»; Monsieur Labriola déclare impossible de découvrir sous les dogmes chrétiens les conditions sociales (p. 156).

Il y a quelque chose de plus caractéristique encore; il nous explique par quels procédés il a abordé l’histoire de la révolte des Apostoliques au xiv° siècle (pp. 174-177); il se trouve qu’il a procédé comme font tous les historiens qui sont au courant des méthodes modernes. En quoi donc Monsieur Labriola est-il marxiste ? La question est d’autant plus intéressante qu’il rejette bien loin l’idée de donner aux hommes politiques et aux congrès le droit d’intervenir dans les questions scientifiques (p. 118) et qu’il refuse d’accepter des dogmes promulgués par une secte (p. 118); or on sait que les sociale-démocrates aiment à prendre des décisions obligatoires sur les matières scientifiques dans leurs congrès. Je crois que Monsieur Labriola continuera à être compté parmi les marxistes orthodoxes, parce qu’il consent à ne pas rejeter deux dogmes auxquels le marxisme officiel tend à se réduire.

  1. Il disserte assez longuement en faveur de la théorie de la valeur; mais il a la prudence de ne pas aborder de front l’exposition et de ne pas nous dire à quoi sert cette théorie, ni même en quoi elle consiste. Il a trouvé une formule ingénieuse pour expliquer les contradictions de Marx; il dit que ce sont les contradictions de la société capitaliste (p 29) ! Il affirme sans preuve qu’il est irrationnel que le patron trouve un profit après avoir payé ses ouvriers et ses fournisseurs (p. 30); si cela est irrationnel, cela ne devrait-il pas être injuste ? et M. Loria aurait-il eu tellement tort dans ses interprétations de Marx (p. 41)?
  2. Il accepte, sans chercher à la concilier avec sa doctrine, ce qu’on a appelé la dialectique d’Engels et il a joint à son livre un passage où Engels expose cette bizarre théorie; l’exemple classique est celui-ci: la société a débuté par le communisme; la propriété privée est venue comme une négation; un nouveau communisme perfectionné sera la négation de la négation. Le communisme primitif est plus que douteux; mais ce raisonnement est plus que fantaisiste. Engels prétend l’appuyer sur des analogies mathématiques; il dit que pour supprimer la négation de la négation il faudrait inventer une algèbre sans quantités négatives et défendre de différentier et d’intégrer (p. 238). J’avais fortement engagé Monsieur Labriola à supprimer cet appendice d’Engels.

En résumé, ce livre constitue une très intéressante contribution à l’histoire de la décomposition du marxisme; Monsieur Labriola a singulièrement changé son point de vue depuis quelques années; s’il abandonne les thèses essentielles du marxisme, il est encore difficile de savoir s’il le fait pour retourner à Marx ou pour créer une doctrine nouvelle et originale; je crois que cette dernière alternative est la plus vraisemblable.

 

  1. SOREL.

 

 

4, Voir E. Reclus, Évolution et révolution.

  1. À la page 59, l’empereur d’Allemagne est appelé • Frédéric Barbe rousse devenu commis voyageur de Vin Germany mode»; à la page 128, le christianisme est appelé «le crétinisme altruiste du rabbi de Nazareth»; à la page 48, il est question «d’un monsieur Jésus de Nazareth»; mais la je crois que le traducteur a sensiblement forcé l’expression exacte.

1° Il disserte assez longuement en faveur de la théorie de la valeur;

  1. II dit que dans M. Spencer «la doctrine de l’évolution est schématique et non empirique, que celle évolution est phénoménale et non réelle • (p. 127). —

Ailleurs: • Le concept d’évolution n’implique nullement que la réalité devienne. Pour le matérialisme historique le devenir, c’est-à-dire l’évolution, est au contraire réelle; bien plus elle est la réalité elle-même… Nous prenons entièrement dans la main la science en tant qu’elle est notre fait» (p. 109). Voilà trois sens différents pour le mol réel en quelques lignes.

 

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~ by Ross Wolfe on June 1, 2017.

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